Par Tristan Pierard

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Le selfie n’est pas un effet de mode.
Il est un geste réflexe qui, peu à peu, s’est installé dans notre quotidien, à la faveur du
développement continu des réseaux sociaux et de leur enracinement dans notre vie. On ne peut que constater que la multiplication de ces derniers s’est accompagnée d’une focalisation toujours plus forte sur l’image, qu’elle soit fixe ou en mouvement, brute ou filtrée - voire augmentée -, live ou différée, pérenne ou éphémère. Moi, partout autour de moi, au beau milieu d’une galerie des glaces qui donne l’illusion de démultiplier l’horizon tout en l’obstruant. Comme dans l’œuvre de Stéphane Simon où les figures d’un même individu se font face autour d’un miroir qui les réfléchit. On imagine sans peine ce que l’œuvre ne montre pas explicitement : le téléphone niché entre les doigts sculptés, l’image de l’image, le selfie sur l’écran. Les sculptures qui nous sont données à voir n’ont donc d’autre horizon que leur reproduction, qu’elle prenne la forme d’une autre sculpture, du reflet du miroir ou de l’image du selfie. Il semblerait que seul un regard tourné vers le ciel permettrait d’en échapper. Un regard hors-le-monde.

Assurément, la pratique du selfie s’est propagée comme une trainée de poudre sur le mode ludique et du second degré. Des milliers, des millions de visages à bout-de-bras, béats et grimaçants apparaissaient soudain sur nos écrans ; une communauté de gros bébés qui semblaient découvrir pour la première fois leur image, dans la sidération hilare la plus totale. Car si le selfie nous a doté de quelque chose, il s’agit bien du contrôle de notre propre image. Il est une réappropriation qui contourne l’acte réprouvé socialement qui consisterait à demander à un autre de nous prendre en photos sous des angles multiples jusqu’à obtention de l’image parfaite. Sur le plan pratique, il a donc permis d’autonomiser et de rationaliser la production de représentations de soi. Cette image de moi par moi est requise, en ce qu’elle vise à contextualiser ma présence sur les réseaux sociaux tout en étant un garant visuel du maintien d’un lien avec mes amis/followers. Le selfie peut dire tout à la fois : « Me voici », « Voici où je suis », ce que je fais, mais aussi « c’est bien moi », voilà qui je pense que je suis, ou bien encore ce que j’aimerais être ou comment je veux être vu.

Il est devenu normal, banal de se filmer ou de se prendre en photo n’importe où, en compagnie de n’importe qui, sans que cela suscite de la réprobation, dans la mesure où le contexte peut se prêter au jeu et au détournement. Le lien avec la communauté est entretenu dans et par l’image, beaucoup plus que par les mots. Un bon selfie vaut mieux qu’un long discours ? On dira qu’il est un engagement à minima dans un monde éminemment médiatique ; le minimum nécessaire pour qui veut exister sur les réseaux. Destiné avant tout à une communauté de followers a priori bienveillants, il suscite le consensus, celui qui s’exprime à grand renfort de « likes ». Ou comment être vu sans être touché, toucher l’autre sans l’être soi-même. Il y a, de toute évidence, une mise à distance, y compris de soi. Paradoxale engagement ... Contrairement au regard - souvent anxieux - dans le miroir, ce que je regarde en prenant un selfie n’est pas mon reflet mais déjà une image, reproduite sur écran, parfois même déjà transformée par des logiciels qui améliorent la qualité de la peau ou du teint, lorsque la fonctionnalité « portrait » est activée. Est-ce bien moi sur l’écran, ou cette image de moi que j’ai appris à fabriquer à force de pratique ; et à reproduire quasi à l’identique, en utilisant l’angle, la lumière, l’expression adéquats. Si l’image-selfie est fugitive en ce qu’elle est vite remplacée par une autre dans le flux continue des réseaux sociaux, elle peut contribuer à construire une image aussi fixe et pérenne que le portrait ou le buste d’autrefois.

Ce selfie qui autonomise ma propre représentation, qui me fait vivre dans un palais des glaces entretenant le mirage, en reproduisant à l’infini un idéal du moi ; ce selfie qui me fait m’engager dans le monde sans prise de risque, ne vient-il pas combler un manque ? Comme on le voit de manière éclatante avec les « stories » de snapchat et instagram, le selfie s’inscrit de plus en plus dans une pratique de mise en scène et de récit de soi permanent, qui donne l’illusion du sens, et celle - liée - d’être regardé, compris, aimé. Derrière le fantasme de puissance et d’autonomie, voire d’autosuffisance, il y a bien une insuffisance. Quel vide politique et social vient combler ce besoin permanent de re-assurance ?

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par Tristan Pierard Journaliste Culture